Publié le 30 septembre 2026 par Me Benoît BIOT, avocat au Barreau de Montpellier, droit des sociétés, cession de fonds de commerce et de société. Mis à jour le 1er octobre 2026.
Ce mercredi 30 septembre 2026, j'ai eu le plaisir d'intervenir devant les étudiants du Master 2 Pratique juridique et judiciaire pour une matinée consacrée aux aspects pratiques de la cession du fonds de commerce. Quatre heures, et un seul objectif : montrer comment un dossier se déroule vraiment au cabinet, du premier rendez-vous à la libération du séquestre, avec les réflexes qui ne figurent dans aucun manuel. Voici comment la matinée a été construite, ce que les étudiants y ont fait, et ce que j'en retiens.
En bref
- Deux heures de cours bâties sur l'ordre réel d'un dossier de reprise, en sept phases, illustrées à chaque étape par une opération du cabinet menée cet été, anonymisée.
- Puis une heure et demie sur un cas pratique envoyé la veille : cinq moments datés, une décision à prendre à chaque fois, votes à main levée, débat, et ce qui s'est réellement passé.
- Pas de bonne réponse unique, mais des positions à défendre et des risques à mesurer : c'est ainsi que se forme un praticien.
- Une seconde séance, le 1er octobre, est consacrée à la cession de société.
Pourquoi un cours « par phases » plutôt qu'un cours par textes
Les étudiants d'un master de pratique connaissent le Code de commerce. Ils savent qu'une vente de fonds se publie, qu'un créancier peut faire opposition, qu'un bail commercial se renouvelle. Ce qui leur manque, c'est l'ordre dans lequel les choses arrivent au cabinet, et ce qu'un avocat fait concrètement à chaque étape : quel email il envoie, quelle pièce il commande lui-même, quelle clause il écrit, quelle question il pose au client avant de signer.
J'ai donc repris la trame que j'utilise pour former de jeunes confrères : un dossier de reprise vu de A à Z, en sept phases. On reçoit le client ; on identifie l'opération ; on identifie le besoin de société ; on collecte et on analyse ; on négocie et on signe le compromis ; les conditions sont levées et la société constituée ; l'acte définitif, ses formalités et le séquestre. Ces sept phases, leurs délais et leurs pièges font l'objet d'un guide complet sur ce site : Cession de fonds de commerce : les 7 étapes et leurs délais. Je n'y reviens pas ici ; ce qui comptait ce matin-là, c'était la façon de les faire vivre.
Un fil rouge : une boutique de centre-ville, du premier email à l'acte
À chaque phase, une opération réelle du cabinet servait d'illustration : la cession d'une boutique de prêt-à-porter en centre-ville, menée cet été. Un premier rendez-vous fin juin, un compromis en juillet, un acte en septembre, un séquestre encore en cours le jour de la séance. Tous les noms, lieux et montants ont été modifiés ; les problèmes, eux, étaient ceux du dossier, et ce sont ceux de la plupart des dossiers.
Les étudiants ont vu, pièces à l'appui, ce que change un bail en tacite prolongation pour l'acquéreur, et pourquoi on lit le bail avant de chiffrer. Ils ont vu une condition suspensive de prêt expirer au cœur de l'été sans qu'aucun avenant ne soit signé, et débattu de ce qui se serait passé si le vendeur avait reçu une meilleure offre le lendemain. Ils ont vu la liste des pièces que l'avocat commande lui-même et celle qu'il demande au cédant, et ce qui n'est jamais arrivé malgré les promesses de l'intermédiaire.
Le moment fort de la matinée a été le matin de la signature. Dix heures, tout le monde dans le bureau, le prêt crédité sur le compte séquestre depuis trois jours, et l'apport personnel de l'une des fondatrices toujours absent. J'ai fait voter la salle à main levée : signer ou reporter. Puis j'ai montré la clause réellement signée, un paiement différé de quarante-huit heures encadré par des garanties, et j'ai fait revoter. L'écart entre les deux votes était le message de la matinée : une clause bien construite vaut un report, mais le rédacteur n'écrit jamais ce qu'il sait faux, et le séquestre n'atteste que ce qu'il a encaissé.
La matinée s'est terminée sur la question que tout vendeur pose le jour de l'acte : « Quand est-ce que je touche mon argent ? » Les étudiants ont proposé des dates ; nous avons déroulé ensemble la chaîne de l'enregistrement, de la publicité, des oppositions et de la solidarité fiscale, pour arriver à la réponse : au mieux dans deux mois, au pire dans cinq mois et demi. Pour le détail de ce calendrier, je renvoie à l'article Combien de temps dure une cession de fonds de commerce ?
Le cas pratique : cinq moments, cinq décisions
La seconde partie de la matinée a été consacrée à un cas envoyé la veille aux étudiants, lui aussi tiré d'un dossier réel anonymisé : un chef d'équipe de trente-trois ans qui rachète l'entreprise artisanale de son employeur, pour un prix modeste, avec un expert-comptable qui conseille de racheter les parts par une holding, et une banque qui tarde. Plutôt qu'une liste de questions, le cas est construit en cinq moments datés, sur dix-huit mois. À chaque moment, l'étudiant est l'avocat, avec l'information disponible ce jour-là et rien de plus, et il doit décider : ce qu'il fait, ce qu'il dit au client, ce qu'il écrit.
- Le premier rendez-vous. « On part sur quoi ? » Titres ou fonds, avec ou sans holding, et que dire à l'expert-comptable qui a déjà donné son avis. La salle s'est divisée ; la position la plus juste ce jour-là était « je ne sais pas encore », avec la liste des pièces à commander avant de trancher.
- La veille du compromis. Que faire du contrat de travail du repreneur, qui veut l'abattement fiscal réservé au salarié sans devenir le salarié de sa propre société ? Deux textes se croisent, et la solution tient à une date écrite dans l'acte.
- Le 15 décembre. La banque ne répond pas, la date butoir approche, le vendeur reçoit un appel d'un autre repreneur. Avenant, email, ou attendre ? Et que dit-on au vendeur, qui n'a pas d'avocat ?
- Le matin de la signature. Un crédit-bailleur qui n'a pas répondu, un apport absent du compte séquestre, deux véhicules retirés par le vendeur par simple lettre, un stock jamais chiffré, et un acte déjà rédigé qui affirme que le prix est intégralement versé. Pour chaque point, une clause ou un report, pas de troisième voie.
- Deux mois après l'acte. Le client écrit « URGENT » un mercredi et relance le samedi : il faut libérer une partie du séquestre pour le vendeur. Qui décide, qui porte le risque, et que répond-on par écrit ?
Il n'y avait pas une bonne réponse par moment. Il y avait des positions à défendre, des risques à mesurer, et ce qui a réellement été fait dans le dossier, avec ses réussites et ses approximations. Les étudiants ont voté à main levée, argumenté, puis comparé avec la réalité. C'est, à mon sens, ce qui prépare le mieux à la pratique : non pas connaître la règle, mais savoir quoi en faire un lundi matin avec un client qui attend une réponse.
Ce que les étudiants ont retenu
- Décider la structure avant de rédiger, mais après avoir lu le passif : six mois se perdent quand on part sur une holding sans avoir regardé les dettes.
- Lire le bail avant de chiffrer ; une tacite prolongation se paie.
- Chaque condition suspensive a une date, un bénéficiaire, et un sort écrit le jour de l'acte.
- Vérifier l'encaissement le matin même ; sinon, encadrer le différé plutôt que d'écrire ce qu'on sait faux.
- Le séquestre tient son calendrier même si le client presse.
- Un email écrit vaut mieux qu'un accord au téléphone ; une décharge signée vaut mieux qu'un email.
- Relire les résidus de modèle : ils passent la signature électronique.
Ce que j'en retiens
La qualité des questions, d'abord. Sur le contrat de travail du salarié repreneur, sur la caducité d'un compromis, sur ce que vaut une décharge signée par un client sans avocat, les étudiants ont trouvé des angles que je n'avais pas prévus, et certains valaient mieux que ce qui avait été fait dans le dossier. Un master qui forme à la pratique, cela se voit dès la première heure.
Ensuite, que la cession d'entreprise est un domaine où la pratique s'apprend au cabinet, dossier après dossier. Les textes se lisent ; le réflexe de vérifier l'encaissement avant d'imprimer la quittance, ou de dater chaque condition suspensive, s'acquiert autrement. Partager ces réflexes avec de futurs praticiens est une façon de rendre ce que j'ai reçu de mes propres maîtres de stage. J'espère revenir l'an prochain avec d'autres dossiers.
Pour aller plus loin
- Cession de fonds de commerce : les 7 étapes et leurs délais, le guide de l'acheteur
- Céder un fonds de commerce : le guide complet
- Fonds de commerce ou titres : que choisir pour reprendre une entreprise ?
- Combien de temps dure une cession de fonds de commerce ?
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